Le sens de la participation politique

Publié le par Alain Durand

Il n’y a que la liberté qui puisse retirer les citoyens de l’isolement dans lequel l’indépendance même de leur condition les fait vivre pour les contraindre à se rapprocher les uns des autres.



 
Que la liberté qui les réchauffe et les réunissent chaque jour par la nécessité de s’entendre de se persuader et de complaire mutuellement dans la pratique d’affaires communes, seule elle est capable de les arracher au culte de l’argent et aux tracas journaliers de leurs affaires particulières pour leur faire apercevoir et sentir à tous moments la patrie au dessus et à coté d’eux, seule elle substitue de temps à autres , à l’amour du bien-être des passions plus énergiques et plus hautes, fournit à l’ambition des objets plus grands que l’acquisition des richesses et crée la lumière qui permet de juger les vices et les vertus des hommes.     
      A. De Tocqueville 
 
Le cadre républicain de la liberté : la loi
 

La liberté, comme le disait si bien Benjamin Constant, c’est de  « n’être soumis qu'aux lois de la République », c’est de ne pas être arrêté, ni détenu, ni mis à mort si l’on n’a pas commis de crimes ou de délits répréhensibles selon les lois en vigueur. En revanche, sous un régime totalitaire, sous les dictatures (encore nombreuses de nos jours) comme dans les ex-pays communistes on pouvait être réprimé sans raisons valables, du seul fait de la volonté arbitraire de quelques individus. C’est la définition même du totalitarisme et de la terreur : être soumis à la violence de ceux qui détiennent le pouvoir sans raisons objectives, et cette violence politique est d’autant plus effroyable alors qu’elle s’applique arbitrairement, selon les caprices du Prince. Dans cette situation, tout individu réduit à l’état de rouage : s’il montre la moindre défaillance, on le neutralise. En ce sens, le camp de concentration est l’aboutissement logique de l’Etat totalitaire, c’est la dissolution complète des structures sociales.

 

La liberté, c'est encore pour chacun le droit de dire son opinion, de choisir son travail et de l'exercer, de disposer de sa propriété, d'aller et de venir sans en demander de permission et sans rendre compte de ses motifs ou de ses démarches. Autant dire que la liberté se définit en creux, par ce qu’elle n’est pas. C’est à chaque membre de la société civile, à l’intérieur de l’espace délimité par les lois, de construire positivement l’édifice de son existence et de donner du sens à ses actes ; la loi n’est là que pour neutraliser la capacité de nuisance des individus qui mettent en danger l’ordre et le bien public ; Bref ! La loi ne fait que créer les conditions favorables au fait de vivre ensemble.

 
La liberté chez les anciens
 

Si l’on compare maintenant cette liberté républicaine des états de droit à celle de l’ancienne société grecque (quand il s’agit des origines de la démocratie): celle-ci consistait à exercer collectivement et directement plusieurs parties de la souveraineté et, pour un petit nombre d’hommes libres (les seuls citoyens), à délibérer sur la place publique de la guerre et de la paix, à conclure avec les étrangers des traités d'alliance, à voter des lois, à prononcer les jugements, à examiner les comptes de la cité et la gestion des magistrats, à les faire comparaître, si nécessaire, devant tout le peuple. C'était là ce que les anciens nommaient liberté, et ils admettaient, avec cette liberté collective, l'assujettissement complet de l'individu à l'autorité de ce tout que formait la cité. Il faut donc se rappeler que la fameuse démocratie athénienne était en fait une aristocratie puisque les hommes libres étaient en petit nombre, tandis que les esclaves, les métèques, etc., étaient innombrables et privés d’un véritable statut civique. On se souvient qu’Aristote définit l’esclave comme un « outil animé ». Le pouvoir social était donc partagé entre tous les citoyens d'une même patrie, c’était là ce que les athéniens nommaient liberté, tandis que nous aspirons aujourd’hui à la sécurité, à la libre jouissance des biens privés et la liberté se confond, pour nous, avec les garanties accordées par les institutions à ces jouissances.

 

Allons un peu plus loin dans cette comparaison: l’homme moderne campe sur des revendications faites au nom de la liberté et de la justice, il souhaite une augmentation perpétuelle de son bien-être et, pour le coup, la société à ses yeux est réduite à un agrégat d’individus. Des individus tous égaux, peut-être, mais tous rivaux. La liberté des anciens se définissait d’abord par un sentiment d’appartenance à la cité et à la communauté (ce qui est admirable) ; celle de nos contemporains est animée des choix de vie privée et, assez souvent, par un égoïsme féroce et une totale indifférence au bien public. Notre société caractérisée par l’individualisme tend vers ce que les sociologues appellent l’anomie . C’est chacun pour soi et l’Etat pour tous !

 

L’oubli de cette vertu républicaine : la participation

 

Bien sûr, il est indispensable que les individus soient autonomes et responsables d’eux-mêmes ; d’autant que la structure de base de notre société est suffisamment juste, c’est le principe du contrat social qui l’exige, mais le sens politique est perdu pour les foules. Chacun monte la garde autour de ses intérêts privés et de ce qu’il estime être ses droits. Les enjeux économiques ont pris le pas sur le civisme.

Et pourtant, la liberté de base dans le monde occidental est caractérisée par des droits et des devoirs. Le principe de l’égalité des chances semble définitivement acquis, mais on oublie cet autre principe fondamental de la démocratie: la participation. On oublie sa signification, son étendue, le fait qu’il est le ciment de la vie collective. On peut toujours distinguer entre le citoyen qui agit conformément aux lois et l’homme qui agit selon ses moeurs et ses convictions, mais ces deux sphères communiquent et interagissent. L’éthique est le socle de la vie politique. Nos ancêtres ont conquis par les armes l’unité de l’Etat et la liberté pour tous, mais nous l’avons oublié. Nous agissons comme les enfants gâtés d’une société d’abondance, protégés que nous sommes par l’état de droit.

A l’abri de l’Etat et des lois, les individus, livrés à eux-mêmes, laissent l'Etat se débrouiller tout seul tant que rien ni personne ne porte atteinte à leur confort immédiat. Or, les moyens de réaliser la liberté dans la tradition républicaine passe par une nécessaire présence de l'activité civique jusque dans la souveraineté de l'Etat. Il est indispensable que la vie de la société soit gérée, non pas au profit de quelques-uns, mais de tous.... La liberté positive est un privilège chèrement acquis, mais encore faut-il l’exercer. Lorsque les citoyens laissent la gestion de leurs affaires à des professionnels de la politique, la liberté, dans une certaine mesure, leur échappe. On est tous citoyens, mais certains le sont plus que d’autres… et ceux qui le sont moins deviendront complètement étrangers aux affaires publiques. La démocratie peut glisser insensiblement vers son contraire sans pour autant changer d’apparence : des classes peuvent prendre  en main les affaires de l'Etat et le destin de la communauté au détriment du bien commun. La représentation elle-même a ses dangers, elle peut aboutir à la dictature d’une majorité  sur une minorité.

Je veux dire par là qu’il y a une faiblesse politique du libéralisme politique: il part de l’individu et des droits de l’homme et il laisse le corps politique dans une indétermination troublante. Le libéralisme à l’état brut c’est de considérer que toute loi, que toute puissance est une restriction de la liberté des individus ; partant de là, il faut réduire l’Etat à sa plus simple expression. Or, nous européens ne pouvons pas oublier que loi et liberté sont étroitement imbriqués, la liberté suppose la présence de la loi. Nous ne sommes pas libres si nous ne sommes pas protégés les uns des autres par la loi et si l’Etat ne nous protège pas de l’Etat lui-même et de ses dérives.

Notre inquiétude républicaine, c’est de mettre toujours la loi au-dessus des individus : que nulle part nous ne soyons assujettis les uns aux autres ou à un tiers. La liberté implique un espace de liberté à l’intérieur duquel règne la sécurité ; cette sécurité c’est, bien sûr, l’obéissance à des règles : expression collective de nos volontés. Mais, dans tous les cas de figure, le citoyen ne peut pas être purement passif, il doit travailler sans cesse à la consolidation du meilleur instrument politique ; c’est pourquoi il est indispensable aujourd’hui que les jeunes générations s’intéressent à la politique.

C’est pourquoi aussi je suis fermement attaché à cette double ascendance : libérale et républicaine, jamais l’une sans l’autre. La politique c’est la mise en œuvre de cette conviction et de cette parole tournée vers nos concitoyens. Quant à l’espace politique c’est un lieu de délibération : « Vivre en cité, c’est mettre en commun des paroles et des actions » disait le même Aristote. La question de l’exercice du pouvoir vient bien loin derrière cette première priorité. Les ultra-libéraux voudraient réduire la politique à l’exercice du pouvoir et à l’initiative économique, c’est un non sens politique. Quant aux partisans d’une économie plus dirigée, ils ont tendance à surévaluer le rôle de l’Etat au détriment de la liberté d’entreprendre et de l’initiative individuelle ; c’est une erreur aussi, d’autant que la conception de l’Etat providentiel et paternaliste à laquelle ils se réfèrent implicitement est devenue obsolète.

A mon sens l’attitude la plus juste réside dans l’entre deux : l’Etat est indispensable pour protéger les individus contre l’anarchie. L’Etat est indispensable pour garantir des droits fondamentaux. Mais la vertu, ou le  sens républicain de la participation, animé par un esprit de liberté est tout aussi indispensable pour assurer la cohésion du corps politique. C’est tout le paradoxe de la vie politique contemporaine. Il faut garder les gardiens… il faut avoir du pouvoir sur ceux qui ont le pouvoir. Les hommes ne sont ni des matériaux, ni des dieux ! Le seul problème dans cette affaire étant que le sens républicain ne se décrète pas, il passe nécessairement par une réalphabétisation de la vie politique et du débat public. Nous devons réapprendre à mettre en commun des paroles et des actions pour éviter une perversion de la vie politique. Nous vivons dans un mondecommun et les idées, comme le coeur de l’homme, ne se renouvellent que par le partage de la réflexion et l’action commune.

 
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Publié dans Politique

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J
Très bien. Des textes de cette tenue on en redemande !
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D
Votre article a le mérite de poser les bonnes questions et d'y apporter les bonnes réponses. Mes encouragements pour votre site !
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J
Merci Alain Durand pour cette mise au point ! Nos contemporains sont toujours trés sensibles quand il s'agit de revendiquer des droits, beaucoup plus discrets sur leurs devoirs. Un grand homme (je crois Clémenceau) disait que "la République est le régime de la vertu et non des profiteurs". A méditer ... 
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Y
Enfin un texte salutaire ! Vous rappelez qu'on peut être à la fois républicain et libéral, alors que l'on a trop souvent opposé les deux. De même, être libéral ne signifie pas automatiquement être "ultra-libéral" comme on l'entend trop souvent en France. Comme vous l'expliquez très clairement, le libéralisme est une attitude d'ouverture d'esprit propre aux vrais démocrates qui dépasse le simple cadre de l'économie. J'attends avec impatience la suite ...
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B
Voici un nouvel article de bonne tenue. cela nous change de la bouillie indigeste et populiste que l'on nous assène bien trop souvent sur nos droits  en oubliant systématiquement de nous rappeler nos responsabilité individuelles, surtout celles que nous devons à la collectivité. Il est, espérons-le, pas trop tard pour nous souvenir de ce qui garantit et fonde réellement notre liberté au sein du merveilleux système politique qu'est la République. Ce sont des textes tels que celui de M. Durand qui pourront rafraîchir  notre mémoire.
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