Elle court, elle court, la rumeur ...

Publié le par Alain Durand

Le poète Virgile parlait déjà de la rumeur comme du plus rapide de tous les fléaux : une messagère d’erreur ou de vérité, qui répand la terreur et se fortifie en se diffusant.



C’est pourquoi on a pu dire, à tort d’ailleurs, que c’est le premier média du monde, car la question de la vérité ne rentre pas en ligne de compte ici.

La rumeur répond à un autre besoin que celui de la connaissance et des faits, un besoin qui est caché du côté de l’inconscient collectif. La rumeur se nourrit du mystère et de ces jouissances secrètes que procure l’esprit de ressentiment ou d’envie…Il faut, pour qu’elle fonctionne, que chaque individu du groupe se sente impliqué. La rumeur, quel que soit son contenu, se rapporte toujours à des souhaits inconscients ou à des craintes très anciennes. Les fantasmes qu’elle met en œuvre ont quelque chose d’archaïque, en relation avec les pulsions fondamentales : l’appétit sexuel, la crainte de l’autre, le pouvoir, l’alimentation. C’est comme ça que surgit l’image du juif cupide ou celle de l’os de chat dans les restaurants asiatiques.

Ce qui surprend, dans le voyage au pays des rumeurs, c’est qu’on est en présence d’un matériau très riche parce que les histoires s’accumulent indéfiniment, et très pauvre, parce que, derrière la variété des faits divers et des récits on trouve des thèmes toujours semblables, quel que soit le lieu ou l’époque. Elles disent toujours la même chose : le désir et l’angoisse... Adossée au sens commun d’un côté (il n’y a pas de fumée sans feu, etc.) et tournée vers la magie de l’interprétation de l’autre ; la rumeur est un ferment perpétuel de l’imaginaire social.  C’est aussi le lieu de petites orgies verbales : cruauté, malveillance, envie, délation, victimisation…tout le monde s’en donne à cœur joie. Neuf fois sur dix, les rumeurs sont malveillantes.

Les événements dont parle la rumeur sont toujours récents, ils ont une valeur exemplaire ; mais le plus important n’est pas là : le récit de la rumeur véhicule toujours un message implicite et une morale cachée. Ce qui compte le plus dans la rumeur c’est ce qui n’est pas dit, c’est ce noyau de silence et de tabous autour duquel elle prend corps et gravite; c’est ce qu’elle sous-entend. D’une part elle s’appuie sur des réflexes très archaïques de la foule (le besoin d’appartenance, le désir de normalité, l’égalitarisme) et, d’autre part elle stimule l’éloquence individuelle (entre mythe et infamie). Chez la commère il y a un petit juge qui sommeille.

Dans les pays démocratiques où, par bonheur, on parle librement, la rumeur est l’un des sports favoris. Sa force réside dans l'imprécision de l’information et l’obscurité de son origine. On a un témoignage de seconde main (ou anonyme) ; on a quelques faits ou indices, souvent infimes… cela donne à chacun, en transmettant le message qu’il a reçu, le privilège de s’adonner au jeu exquis de la diffusion et de l’interprétation. Cette jouissance est d’autant plus forte qu’elle met le sujet en situation de pouvoir : en effet la connaissance que nous avons du monde est fragmentaire, il y a des trous dans le panorama de notre savoir et, tout d’un coup, celui qui s’empare de la rumeur pour la propager peut combler ses lacunes. Il rétablit les chaînons manquants de la compréhension et du sens là où il n’y avait que des faits éparpillés et des débris de connaissances.

On aime l’incroyable et les histoires à dormir debout, mais si l’occasion nous est donnée de propager un récit vraisemblable pour éclairer comme à l’aide d’un coup de baguette magique tout un pan de la réalité, alors notre jubilation est complète. La magie des mots et de la compréhension spontanée opère fortement: on apporte enfin de la lumière (et de la simplification) là où il n’y avait que de la complexité et de la confusion. Des solutions simples à des problèmes compliqués ! On tient enfin la cause, le motif ou le fautif...

La réplication de la rumeur n’est pas automatique, chacun y met du sien ; la force du message initial est augmentée par chaque nouvelle relance. C’est ce qui fait que sa vitesse de propagation est exponentielle, comme celle des virus. De ce point de vue, et paradoxalement, la rumeur est un instrument de cohésion sociale que personne ne peut négliger : pas plus l’expert en marketing, que le journaliste d’investigation. Elle donne corps à des mythes populaires ou à des peurs ancestrales. Nul ne peut ignorer la force de l’imaginaire collectif : la cohésion d’une société tient aussi à des éléments complètement irrationnels qui ont pour vertu de cimenter périodiquement le groupe. Ces éléments sont affectifs et, paradoxalement encore, on remarque que l’hostilité est plus fédératrice que la sympathie. La rumeur est peut-être une variante du phénomène religieux dans un monde laïcisé: elle recrée du lien là où il était perdu, avec d’autant plus de force que ce lien est irrationnel, il s’appuie sur les passions les plus primitives : le désir et la crainte. De plus, si ce dont on parle est exceptionnel, cette exception rejaillit sur le transmetteur. En disant du mal d’autrui, implicitement on dit du bien de soi et des siens… on renforce les liens d’une communauté fermée.

Il arrive que la rumeur soit forgée et utilisée intentionnellement en politique, elle a alors un effet terroriste ; elle s’impose par le fait même de sa diffusion et elle soumet l’âme collective. C’est un diktat, et la déformation accroît son impact, car la rumeur se nourrit de sa propre dépense.



La presse et les médias peuvent jouer un rôle formidable dans cette entreprise.


Dans un contexte de guerre ou de tension sociale, l’image que se fait l’opinion publique d’un événement a vite fait d’en faire une alliée ou un ennemie du pouvoir en place. Les attentes et les angoisses sont telles que la rumeur est suivie immédiatement d’une espèce de soulagement obscur et d’un sentiment d’évidence qui rend inutile toute preuve. Si le contexte social ou économique s’y prête, l’inconscient collectif investit le champ social ainsi ouvert à son intrusion. L’incitation à l’acte devient possible puisqu’il s’agit, en fait, d’exorciser des angoisses profondes ou d’ouvrir la porte à des désirs enfouis. La rumeur fait alors son entrée dans l’histoire. On ne peut plus ignorer la capacité subversive du bouche à oreille, dès lors que le pouvoir l’utilise comme outil d’information ou de manipulation.

A celui qui veut fabriquer une rumeur, je dis que la recette est simple : il faut d’abord étudier les attentes et les craintes souterraines d’une foule, ensuite il faut rassembler quelques faits ayant valeur de symptômes, puis il faut bricoler un récit (lacunaire si possible), et enfin, il suffit de quelques relais d’opinion pour lancer la chose…

C’est parti !
 
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Publié dans Société

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A
cela fait penser à l'histoire de la double pénitence que saint Philippe Néri aurait imposée à une pénitente qui s'accusait de répandre des calomnies dans le pays : qu'elle plume une poule tout en traversant le bourg. "Ensuite revenez me voir". Elle revient donc. " Eh bien maintenant allez ramasser toutes ces plumes ! " Tâche impossible.Les paroles s'envolent. Le propre de la calomnie c'est qu'on ne peut la rattraper et qu'elle va semer un peu partout le doute, la méfiance, l'hostilité.
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S
Les premiers à répendre des rumeurs ne sont-ils pas les partis politiques et les hommes politiques eux-mêmes ? Ils sont ainsi souvent pris à leur propre piège : c'est l'arroseur arrosé !
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