Liberté d'expression : jusqu'où peut-on aller ?
Les caricatures du prophète Mahomet, d’abord parues dans un quotidien danois, puis complaisamment reprises par plusieurs autres journaux, dont France Soir, ont déclenché un tôlé dans le monde musulman. Si ce quotidien danois était ouvertement fasciste (comme certains l’ont un peu vite affirmé) tout aurait été plus simple. Mais ce journal n’a pas agi comme l’aurait fait un raciste mais plutôt comme un irresponsable.
Manifestation au Caire (Egypte) le 5 février 2006
Les dirigeants politiques européens se sont succédés pour réaffirmer avec une grande naïveté que dans une démocratie, la liberté d’expression n’est pas négociable.
Chacun de nous sait pourtant que notre liberté s’arrête là où commence celle d’autrui. De nombreuses lois témoignent de ce souci. Ainsi, la France a décidé de traiter le racisme comme un délit et non comme une opinion. Le racisme ne peut donc pas être publiquement revendiqué sur notre territoire sous peine de poursuites judiciaires. Impossible de faire une caricature ouvertement raciste : tant mieux ! Cette loi est sage car elle place la concorde civile au dessus de la provocation et de la division qu’elle génère.
A part quelques fanatiques d’extrême droite, rares sont ceux à être choqués par cette restriction de notre liberté d’expression. Il en va de même avec la loi Gayssot de 1990 qui condamne l’antisémitisme et la négation de la réalité de la Shoah.
Ces dispositifs font un relatif consensus en France. Pourtant n’oublions pas que d’autres pays, comme les Etats-Unis, au nom du respect intégral de la liberté d’expression tolèrent l’expression publique du racisme et de l’antisémitisme. En fait, ces pays considèrent que tant que des violences ne sont pas commises les poursuites sont impossibles. Or chacun sait que les propos racistes portent en eux une violence.
Il en va de même avec des caricatures blasphématoires. La religion est la dimension la plus intime de l’âme. Il n’est donc pas surprenant d’assister aujourd’hui à cette explosion de violence dans le monde musulman.
Les libres-penseurs occidentaux jouent dangereusement avec le feu. Le monde musulman peut et doit être critiqué sur le plan politique, il doit être laissé en paix sur le plan spirituel. C’est cela aussi la séparation du spirituel et du temporel. S’il convient de réagir beaucoup plus vigoureusement que nous le faisons aujourd’hui aux multiples provocations du président iranien Ahmadinejad, c’est sur un plan politique que nous devons nous placer, pas sur un plan religieux.
Le blasphème n’apporte rien. Le blasphème agresse inutilement celui qui en est la cible et par l’humiliation qu’il provoque exacerbe et radicalise son sentiment religieux. Le blasphème n’apporte rien non plus à celui qui le commet, si ce n’est la jouissance perverse du seul plaisir de faire mal.
Voulons-nous d’une société qui sous le prétexte dévoyé d’enseigner l’esprit critique, en fait, radicalise les différences et monte les communautés les unes contre les autres ?
Certains tentent de botter en touche en rétorquant que les musulmans peuvent désormais se pourvoir en justice et, peut-être, obtenir gain de cause. Mais le mal est déjà fait. Un adage populaire dit que « lorsqu’on jette une pierre sur quelqu’un on ne peut plus la reprendre ». Il faut donc éviter que la pierre soit jetée, pour un oui ou un non.
Il est nécessaire que le législateur marque un arrêt dans cette surenchère à la provocation gratuite, comme il a su le faire avec des lois sages contre le racisme et l’antisémitisme.
Plusieurs pays européens comme les Pays-Bas ou la Grèce disposent d’une législation contre le blasphème. La France, pays déjà profondément divisé, a besoin d’une législation similaire qui garantisse le respect de tous les croyants. Ce qui n’empêche en aucun cas la critique des « églises ». Nos sociétés désacralisées ont souvent du mal à comprendre qu’il y a une différence fondamentale entre l’humour qui tourne en dérision les hommes et la caricature obscène de Dieu, qui blesse le croyant.
Quand les Chrétiens racontent des blagues sur « les curés et les bonnes sœurs », ils ne s’attaquent pas à Dieu lui-même mais aux hommes censés le représenter. De même, les Juifs sont connus pour leur humour légendaire envers eux-mêmes. Tout ceci n’est pas du blasphème, mais bien de l’humour. Les musulmans doivent apprendre ce sens de l’humour. De notre côté, apprenons le respect.
Un dernier exemple me permet d’illustrer mon propos. Un quotidien iranien (Hamchahri) vient de lancer un concours des meilleurs dessins humoristiques sur le thème de l'Holocauste, en représailles à la publication des caricatures de Mahomet.
Il s'agit pour ce journal de « tester la tolérance des pays occidentaux qui mettent en avant la liberté d'expression pour justifier la reproduction de dessins du prophète de l'islam ».
Jusqu’où ira-t-on dans la surenchère et l’obscène ?