Que faire de la loi sur la colonisation ?
La loi du 23 février 2005, dont l’article 4 désormais célèbre reconnaît un « rôle positif » à la colonisation française particulièrement en Afrique du Nord, n’en finit plus de faire polémique.
Cette loi, votée par des députés de droite et de gauche, resurgit aujourd’hui, plusieurs mois après son vote dans l’indifférence générale, en pleine crise des banlieues. Par un effet boomerang cette loi vient parasiter un débat public sur l’intégration des jeunes des banlieues dont les familles sont souvent issues d’anciennes colonies françaises d’Afrique et des Antilles.
Une chose est sûre : la loi de février 2005 ne vient pas apaiser une situation déjà explosive.
un aspect positif de la colonisation : la formation de cadres indochinois à Hanoï en 1920
Mais pourquoi Jacques Chirac a t-il promulgué cette loi ?
Depuis quinze ans une curieuse habitude a été prise en France de vouloir légiférer sur la vérité historique. Le ton est donné le 13 juillet 1990. Dans un contexte exacerbé d’antisémitisme et de montée du Front National, l’Assemblée nationale vote une loi, à l’initiative de Jean-Claude Gayssot, condamnant la négation de crime contre l’humanité. Le génocide des Juifs d’Europe durant la Seconde Guerre mondiale ayant été reconnu par le tribunal de Nuremberg en 1945-46. En termes juridiques cela signifie que les historiens, s’ils peuvent toujours étudier la période, ne peuvent en revanche pas aboutir dans leurs recherches à une conclusion qui irait à l’encontre de la loi. La loi proclame ainsi une vérité historique.
Dans le cas de la loi Gayssot cela ne pose pas de problème majeur puisque la réalité du génocide des Juifs fait l’unanimité des historiens sérieux. De plus, cette loi est moralement un progrès face à la montée du racisme et de l’intolérance.
Pourtant cette initiative pose plusieurs problèmes de fond. Si la loi Gayssot fait l’unanimité à la fois historique et morale, qu’adviendra t-il le jour où une loi qui divise les historiens et qui moralement est discutable est votée ? C’est la question que pose aujourd’hui la loi sur la colonisation.
De plus, avec la loi Gayssot, la porte était ouverte à une surenchère communautariste dans laquelle chaque communauté voudrait désormais « sa » loi. Elles n’avaient plus qu’à faire pression auprès des députés pour l’obtenir. Ce fut le cas avec la loi Accoyer du 29 janvier 2001, qui reconnaît le génocide arménien, puis la loi Taubira du 21 avril 2001, qui reconnaît l’esclavage et la traite négrière comme des crimes contre l’humanité et enfin avec la loi du 23 février 2005 sur le « rôle positif de la colonisation ».
A l’origine de cette loi il s’agissait, comme dans les cas précédents, de céder à un groupe de pression qui ne manquerait pas de s’en souvenir à la prochaine échéance électorale. Le rôle des associations de rapatriés dans le vote de la loi de février 2005 est évident.
Ce qui mit le feu aux poudres est que la loi prévoit d’adapter les manuels scolaires afin d’accorder aux bienfaits coloniaux « la place conséquente qu’ils méritent ».
Dès le printemps 2005, de nombreux professeurs d’Histoire-Géographie du secondaire se mobilisent et diffusent des pétitions sur internet. Le relais est rapidement pris par des associations antillaises. La polémique finit par éclater à l’automne en pleine crise des banlieues.
Aujourd’hui de nombreux historiens sortent du silence et s’invitent dans ce débat.
Dans une pétition rendue publique le 12 décembre, dix-neuf de nos meilleurs historiens demandent le retrait de toutes les lois précédemment citées dans lesquelles le politique dicte l’Histoire à ceux qui l’étudient. Quelques jours plus tard, un autre groupe d’intellectuels, parmi lesquels Max Gallo, Marcel Gauchet, Edgar Morin ou Pierre Vidal-Naquet, reclamme lui aussi l’abrogation de toutes les lois « qui limitent la liberté d’expression ». Et de rappeler que « le travail de mémoire (…) est indissociable de l’exercice des libertés publiques ». « La liberté, le civisme, la vérité sont ensemble perdants quand on essaie de gouverner la pensée, de pasteuriser la démocratie » ajoute le texte.
S’il convient de condamner, par la loi, le racisme, l’incitation au crime ou son apologie, il convient aussi d’abroger des lois liberticides indignes d’un régime démocratique.
Avec la loi de février 2005 nous constatons que lorsque le politique veut écrire l’Histoire, au lieu de réconcilier les Français entre eux et avec leur passé c’est au contraire la division qui s’installe.
Cette recherche d’une vérité officielle témoigne de la pauvreté du débat public. L’étude de l’Histoire ne peut être guidée ni par la recherche de certitudes confortables, ni par la satisfaction d’intérêts corporatistes ou communautaires.